Il ne suffit pas de moquer, d’insulter le populisme. Pour le combattre efficacement, il faut comprendre les désillusions auxquelles il est sensé répondre.

La montée des populismes en France, en Europe (en Allemagne, en Italie, en Hongrie, en Pologne), mais aussi dans le monde entier est indéniable.

Comment résister à cette vague ?

Tout d’abord essayons de comprendre ce qui se passe, d’analyser les raisons principales de cette émergence.
Après la seconde guerre mondiale, durant les 30 glorieuses, l’ensemble de ces sociétés s’inscrivaient dans un processus d’ascension sociale. L’ascenseur social fonctionnait à fond, c’était une réalité.
Depuis plus de 30 ans cette réalité est caduque. L’ascenseur est en panne, il est bloqué.
La croissance ne crée pas forcément de l’emploi, et elle n’est pas synonyme de progrès social pour la majorité des classes populaires et même moyennes.
Cette situation engendre une désillusion collective et sociale et explique des taux d’abstention élevé aux différentes élections ainsi que les votes protestataires, de rejet, souvent aux extrêmes.

A ce problème social se rajoute un second aspect celui du désabusement culturel. Au moment même où la croissance était en panne, l’Europe a été témoin d’un choc migratoire considérable qui a profondément boulversé les populations d’origine et qui a provoqué un choc identitaire.
Choc culturel, conjugué au choc social, voilà le mélange qui provoque un ressentiment de désaffiliation qui explique le vote protestataire et donc la montée, la flambée de ces populismes. C’est la combinaison de ces deux insécurités qui explique cette dépression collective.

Voici donc des gens qui sentent leur identité menacée et qui ne veulent pas devenir minoritaires dans leur propre pays. Ils ne veulent pas que leur identité culturelle soit piétinée par une autre civilisation qui est en train de venir en Europe et progressivement d’imposer leurs lois. Il y a rejet de l’émigration de masse. C’est dangereux car ça peut contrevenir à toutes les lois démocratiques de la Nation.
Ces populistes estiment que la démocratie les malmène, que leur voix n’est pas entendue. Et derrière la démocratie il y a une oligarchie financière qui fait la loi et impose ses normes. Il y a crise de la représentation. L’abstention est alors très forte. Ce n’est pas que l’individu se désintéresse de la chose politique, c’est qu’il estime que cela ne sert plus à rien de voter. Et alors ça devient grave, un signe de désaffection inquiétant pour l’avenir. Et la porte ouverte à la tentation d’un homme fort, providentiel et avec tous les risques que ça suppose et que l’on connaît.

Mais alors quelles réactions à ces populismes ?

Malheureusement elles viennent souvent de ce petit milieu de l’intelligentsia qui est gagnant sur le plan de la mondialisation, de l’argent, des diplômes, qui est donc du bon côté de la barrière (du périphérique) et qui voit le plus souvent avec mépris ce vote populiste, comme le vote d’une France (pour prendre cet exemple) moisie, raciste, de beaufs, de “Dupont la joie”.
On ne peut pas, on ne doit pas stigmatiser moralement des populations parce qu’elles sont en désaccord.

Comment faire pour endiguer ?

Commencer par faire un véritable diagnostic plutôt que de condamner moralement.
Essayer de comprendre la situation et ce que ça signifie socialement, tous ces gens qui se sentent marginalisés économiquement, socialement et même territorialement, dépossédés. Cette réalité de la France périphérique existe bien, ce n’est pas un fantasme.
Georges Marchais en 1981 : “La présence en France de 4,5 millions de travailleurs émigrés, la poursuite de l’émigration, posent aujourd’hui de graves problèmes. Il faut les regarder en face et prendre rapidement les mesures indispensables”. 
C’est ce type de considération qu’il faut prendre en compte aujourd’hui plutôt que de hurler immédiatement au fascisme. Il y a des dangers : oui, certains mal intentionnés veulent récupérer cette colère : oui. Mais la meilleure façon de donner toutes leurs chances aux ennemis de la démocratie c’est de ne pas entendre ce que les populistes ont à nous dire sur le plan culturel et social, et de se moquer de leurs revendications.
Ce n’est pas faire le jeu du FN que de dire cela, bien au contraire ça fait son jeu de ne pas le dire.
Jeter un voile d’opprobre sur la colère sociale, culturelle, sur cette insécurité c’est ça qui fait le jeu des populistes les plus dangereux.

Et les juifs ? 
Cette poussée populiste peut elle aussi aller de pair avec la résurgence de l’antisémitisme ?

Oui sans aucun doute. Le risque de convergence entre le vieil antisémitisme français, classique nourri par l’amertume et le désarroi et le nouvel antisémitisme qui vient d’une partie de l’émigration, nourri par l’islamisme radical est bien réel.
Par ailleurs dans une société autant gagnée par l’amertume, le désarroi et le désillusion le risque est que le juif devienne le signe de la modernité urbaine, capitaliste, la plus branchée sur le plan numérique, bref le symbole du monde moderne et des élites. A ce moment il peut y avoir cristallisation sur le juif et sur l’état d’Israël. Cet éternel refrain du bouc émissaire.

À partir d’une interview de Georges Bensoussan.

Extrait d’un discours du Grand Rabbin d’Angleterre, Jonathan Sacks, fin 2017

” Mes Lords, cela me fait mal de parler d’antisémitisme, la plus ancienne haine du monde. Mais je ne peux pas garder le silence. L’un des faits les plus durables de l’histoire est que la plupart des antisémites ne se considèrent pas comme des antisémites.

Nous ne haïssons pas les Juifs, disaient-ils au Moyen Age, mais juste leur religion. Nous ne haïssons pas les Juifs, disaient-ils au XIXe siècle, mais juste leur race. Nous ne haïssons pas les Juifs, disent-ils maintenant, mais juste leur État-nation.

L’antisémitisme est la haine la plus difficile à vaincre car, comme un virus, il mute, mais une chose reste la même. Les juifs, en tant que religion ou race ou en tant qu’État d’Israël, sont les boucs émissaires des problèmes dont toutes les parties sont responsables. C’est ainsi que commence la tragédie.

L’antisémitisme, ou toute haine, devient dangereux lorsque trois choses se produisent. Premièrement : quand on passe de la politique à un parti majoritaire et à ses dirigeants.
Deuxièmement : quand le parti voit que sa popularité auprès du grand public n’est pas compromise.
Et troisièmement : quand ceux qui se lèvent et protestent sont vilipendés et abusés pour le faire. Les trois facteurs existent en Grande-Bretagne maintenant. Je n’ai jamais pensé que je verrais ça dans ma vie. C’est pourquoi je ne peux pas rester silencieux. Car ce ne sont pas seulement les Juifs qui sont en danger. Il en va de même pour notre humanité. “

(Illustration : Tiffet)