Quel passage lit-on dans la Torah à Roch Hachana ?

Une histoire terrifiante qui résonne chaque année à la manière d’un passage obligé, comme si personne ne pouvait entrer dans ce temps sans traverser cet épisode.

À Roch Hachana, nous dit on, le monde fut créé.

On devrait donc lire dans la Torah le 1er verset de Béréchit « Béréchit bara élohim et hachamaïm véet haaretz », « Au commencement D.ieu créa le ciel et la terre ». Cela aurait été logique. Ce n’est pas le cas.
On aurait pu aussi commencer par là où nous débutons chaque vendredi soir « Yom hachichi vayékhoulou hachamaïm véaaretz vékhol tzévaam », « le 6ème jour fut achevé la création du ciel et de la terre »; c’est ce jour qu’apparaît Adam, l’humanité à l’image du divin. Mais ce n’est pas ce que nous lisons.
Nous aurions pu commencer l’année avec le récit qui fonde notre identité collective, la naissance d’un peuple qui se met en route depuis l’Egypte (une terre d’esclavage) vers la terre Promise (une terre de liberté). Un double symbole magnifique. Et bien non.
Pourquoi ne pas commencer par les 10 paroles, appelées plus communément les 10 commandements ? L’énoncé d’un code moral universel cela aurait été parfait. En bien encore non.

À Roch Hachana résonne le chofar, alors il faut lire dans la Torah l’épisode qui renvoie directement à la corne de bélier. Voilà la logique. Alors il faut lire le célèbre épisode de la ligature d’Isaac, « Akédat Yitshak ».
Mais ce n’est pas encore ce que nous lisons. Ou plus exactement pas le premier jour de Roch Hachana. La lecture de la akéda (qu’on appelle communément à tort le sacrifice d’Isaac) n’est que la lecture du 2ème jour qui commence par « il arriva après ces faits… », et donc de nous interroger : mais quels faits ?

Et bien nous y voici, voici les faits : nous lisons le 1er jour de Roch Hachana dans la Torah l’histoire d’une femme ou plutôt de deux femmes, l’histoire de Sarah la femme d’Abraham, son épouse légitime qui a longtemps souffert de stérilité et qui va demander à Hagar, à sa servante, d’enfanter à sa place un fils à Abraham.
Ainsi né Ismaël dont le nom signifie « D.ieu entend » et il grandit dans la maison d’Abraham et de Sarah; plus tard miraculeusement Sarah enfantera à son tour un fils Isaac, dont le nom signifie « Il rira ».
Et voilà qu’entre deux femmes grandit la jalousie, la haine et la rancoeur.
Sarah dit un jour à Abraham : « Renvoie cette servante et son fils ne doit pas hériter avec mon fils Isaac ». Abraham écoute sa voix et il les envoie dans le désert vers ce qui ressemble à une mort certaine. Et tandis qu’Ismaël assoiffé risque de mourir, Hagar pleure et les anges de l’Eternel apparaissent et avec eux un puits d’eau qui va sauver l’enfant.
C’est avec ce récit et aucun autre que s’ouvre l’année juive.
Et à chaque lecteur de se demander pourquoi.

Pourquoi donner à Hagar une telle place ?
Pourquoi débuter l’année avec elle ?
Pourquoi faire apparaître le couple de patriarches Abraham et Sarah dans une lumière si noire ?

Hagar s’écrit donc avec trois lettres le H, le G et le R.
L’étranger se dit en hébreu dans la Bible « Haguer », il s’écrit donc exactement de la même façon, avec ces trois mêmes lettres le Hé, le Guimel et le Réch.

Ainsi résonne dans la Torah :
« Véahavtem et haguer », vous aimerez l’étranger; il est donc écrit vous aimerez Hagar.
« Car tu connais le cœur de l’étranger », le cœur de l’étranger ou celui d’Hagar ?
« Parce que l’étranger réside en toi », à moins que ce soit Hagar.

Alors à qui devons nous nous identifier ?

A la femme légitime qui renvoie sa servante par peur de perdre la préférence ?
À l’étrangère rejetée par tous et sauvée par D.ieu ?
Ou bien à l’homme qui se tait, au patriarche qui envoie son fils dans le désert ?

Pourquoi le peuple juif qui connaît mieux qu’un autre, à la fois par ses textes et par son histoire, ce que fait d’être un étranger, et ce que fait d’être rejeté ou exilé, choisit de débuter son année par ce récit qui fait de lui non pas celui qui est renvoyé mais celui qui renvoie ?
Le peuple juif pourrait raconter son histoire en se souvenant de tous les temps où il fut victime et rejeté par d’autres, mais il choisit de ne pas le faire, mais d’interroger ses propres égarements.
La force de la tradition rabbinique tient justement là. Faire débuter l’année juive, non pas par la grandeur des héros bibliques et leur perfection infaillible, mais au contraire dans leur incomplétude, dans leurs imperfections si humaines.
Et dire ainsi au lecteur: ne te crois pas à l’abri de ces égarements et sache les examiner en toi, dans leur histoire et dans leur passé.
Au moment où nous devons porter un regard critique, notre tradition nous pousse à nous interroger : seras-tu celui qui renvoie Hagar ? Ou bien seras tu celui qui fait une place à l’étranger ou à l’étrangeté qui réside en toi ?

Chana tova

Extraits d’une intervention de Delphine Horvilleur