Kora’h est le principal personnage de la paracha qui porte son nom. Il est le cousin germain de Moïse et Aaron (et Myriam) et décide d’affronter ses cousins en remettant en question leur leadership. Kora’h est le fils de Kehat, frère cadet d’Amram. Kora’h est cependant l’ainé de Kehat et à ce titre l’ainé de Moïse qui est lui le cadet d’Amram…
Est-ce à ce titre qu’il demande qu’on lui confie des responsabilités supérieures ? Est-ce à ce titre qu’il fomente un coup ?
C’est une des hypothèses des commentateurs, il y en a beaucoup d’autres, qu’on va essayer de regarder de plus près.
Au départ, l’argument de Kora’h semble recevable, il plaide pour davantage de démocratie, « ça suffit,  nous sommes tous saints » dit-il à Moïse, et en arrière-fond on entend : c’est Dieu lui-même qui l’a dit, vous n’êtes pas plus saints que nous. Pourquoi vous réservez vous tous les honneurs et prérogatives ? On pourrait entendre son argument qui demande davantage d’égalité, s’il était sincère… Mais est-ce le cas ? L’ensemble des commentaires rabbiniques lui donnent tort, pourquoi un tel consensus ? Pourquoi un tel rejet de Kora’h et sa clique ?
Peut être justement par ce qu’il vient devant Moïse avec une clique, une faction qu’il a remontée comme une pendule contre ses cousins. Trois autres amis sont nommés : Dathan, Aviram et On, et puis il y a les 250 têtes chenues, les anciens, les sages qu’il a réussi à convaincre, mais comment ? Leur a-t-il promis des postes prestigieux, comme on dit, des rôles de premier plan dans sa nouvelle république hébraïque ? Clairement c’est une lutte des élites : lévites, rubénites (Dathan et Aviram et On, appartiennent tous à la tribu de Ruben qui a perdu son droit d’aînesse) se sont ligués contre Moïse et son frère. Ils veulent renverser la table, ça suffit comme ça. Et ce, alors que le peuple est en plein désert, confronté à tant de périls et que le rapport négatif à propos de la terre promise de 10 chefs de tribus, la majorité absolue, vient de tomber (si on accepte une chronologie entre shelakh lekha et Kora’h).
Moïse n’a plus la cote, son pouvoir ne tient qu’à un fil. On est en zones de turbulences et la salve de Moïse qui s’étale sur 8 versets comparativement aux 2 courts versets assassins de Kora’h est à la hauteur de l’enjeu. Moïse tient à tout prix à aller au bout du projet divin, non pas par orgueil, ou ambition personnelle, ni parce qu’il a la « nuque raide », bien au contraire, d’après Rachi il cherche d’abord à les amadouer, en leur rappelant leur lien de sang, les responsabilités qui leur ont été confiées, et la confiance dont ils bénéficient. Il leur rappelle aussi que ce n’est pas à leur niveau, entre simples humains, fussent-ils des lévites, que se prennent ces décisions, mais au niveau supérieur, au niveau divin. Et leur révolte est de ce point de vue inacceptable car ils remettent en question la parole et le choix divins …
Moïse est en colère, il a peur, peur que ce peuple à peine formé se disloque, et peur d’aller vers l’échec.
Face à lui, Kora’h nous montre le premier exemple de ce qu’on nommerait aujourd’hui un populiste mais aussi un démagogue. Ces deux termes, souvent mis dans le même sac, notre paracha nous invite à mieux les définir et les distinguer si possible.
Le populisme fait référence au peuple considéré comme homogène, et comme une majorité silencieuse qu’il faut écouter, car elle serait invisibilisée voire maltraitée. Les populistes répondent ainsi à des demandes du peuple non ouvertement exprimées. Ce faisant le populisme s’oppose aux valeurs et idées dites des élites, qui auraient des intérêts qui s’opposent au peuple. L’élite est elle aussi vue comme homogène et aurait pour objectif de s’opposer au peuple. Une autre caractéristique du populisme est d’exclure des minorités (immigrés, LGBT, minorités religieuses, femmes, riches, etc..) et de ce fait ils polarisent et divisent notre société. Originellement les populistes étaient classés à l’extrême droite, plus récemment, on les trouve des deux côtés des extrêmes du spectre politique.
Qu’est-ce qu’un démagogue ? Ce mot grec faisait référence à l’origine à un meneur d’une faction populaire. Dans le langage courant, il a pris une connotation négative : c’est celui qui cherche à flatter le peuple par des paroles, afin d’obtenir ses suffrages et de le dominer. Ainsi un populiste n’est pas forcément démagogue car il va faire ce qu’il a dit, alors qu’un démagogue est souvent populiste. [1]
Revenons à la paracha et aux deux modèles de leadership qui s’y affrontent : d’un côté un Kora’h clairement identifié comme populiste et démagogue, et de l’autre Moïse. Comment pourrait on définir son style de leadership ? Je me suis rappelée d’un livre à succès de Jim Collins qui a eu son heure de gloire dans les années 1990, avec plusieurs best sellers dans le domaine du management. Ce livre qui s’appelle ‘De la performance à l’excellence’ compare 11 entreprises hors du commun à d’autres qui marchent bien, mais ne sont pas exceptionnelles .
Pour atteindre ce niveau d’excellence, nous dit-il, ces entreprises disposent toutes d’un type de leader particulier. Mais quel est-il ? Il classe en 5 niveaux les styles de leadership. Seul le 5ème nous intéresse, qu’il décrit comme unique et rare, pourquoi ? Car de manière totalement contre-intuitive ces patrons n’ont rien d’exceptionnel : ils sont disciplinés, humbles, passionnés, et très ambitieux…pour leur projet et leur équipe. Ils ne cherchent pas à être mis sur un piédestal, ni à devenir des icônes. Ça ne vous rappelle rien ? Moi j’ai tout de suite pensé à Moïse… La Torah n’a pas besoin d’un Jim Collins pour apprécier quel type de leader il faut à un peuple aussi difficile à diriger… Un homme humble et passionné par sa mission. Un homme qui assume ses échecs, même s’il n’en est pas directement responsable et ne se glorifie pas de ses succès. Un homme qui ne fait pas de compromis sur les valeurs, qui écoute au-delà des mots. Lorsqu’une demande est entendable, il s’enquiert auprès de D.ieu pour répondre à ceux qui l’ont formulée, mais lorsqu’une demande est faite par pur orgueil, il ne cède pas d’un pouce et au contraire se mure dans les principes immuables dont il est le garant. La controverse oui, mais seulement si elle est au nom du Ciel nous dit les Pirke Avot, Moïse et tous les sages qui lui ont succédés l’ont bien compris, est-ce que ce sera le cas de nos dirigeants ?
Rabbin Daniela Touati
Synagogue libérale de Lyon, Keren Or.
André Bensimon